• Raphaël Champeimont

Quelle morale pour une société libre ?

Updated: Feb 13

Je vais vous présenter ici la philosophie morale proposée par John Rawls dans son célèbre livre, Théorie de la justice, qui est conçue pour s'accorder avec sa vision d'une société juste.


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La Théorie de la justice a pour but principal de définir ce qu'est une société juste, et présente une vision de la société juste qu’on pourrait qualifier de social-libérale. Cependant, Rawls présente également une philosophie morale qui peut être construite en réutilisant les idées philosophiques de sa théorie de la justice pour s’intégrer parfaitement avec elle. Je suis personnellement étonné que Rawls réussisse à proposer une philosophie morale que je trouve personnellement plus convaincante que celles développées avant lui, dans un livre dont le sujet principal n'était même pas la philosophie morale.



Résumé des principes d'une société juste

J'ai déjà présenté dans un article précédent la théorie que John Rawls a créée pour définir une société juste. Je vais résumer ici les principaux points à retenir, si vous ne voulez pas lire l’autre article. John Rawls est un philosophe politique célèbre pour cette théorie de la justice et tente d'avancer des arguments rationnels pour défendre sa vision d'une société juste. Sa société juste est basée sur ces principes (simplifiés ici) :

  1. La priorité suprême est d'accorder des droits fondamentaux aux individus, qui sont limités uniquement pour protéger les mêmes droits fondamentaux pour autrui. Cela comprend le droit à la vie, la liberté d'expression, la liberté de religion, le droit à un procès équitable, le droit de posséder des biens personnels, etc.

  2. D'un point de vue social et économique, les inégalités sont acceptables dans une certaine mesure, à condition que leur niveau puisse être justifié comme nécessaire pour améliorer les perspectives à long terme des plus défavorisés, et qu'il y ait une égalité des chances d'accéder aux positions favorisées pour des personnes aux talents similaires.


Le premier principe est plutôt consensuel dans les démocraties, car il s'agit essentiellement d'une formulation des droits fondamentaux qu'elles cherchent à garantir. Le deuxième principe est plus « politique » puisqu'il nous dit de juger une société par ce qu'elle peut offrir à long terme aux personnes nées dans les situations les plus défavorisées. C'est un point de vue fondamentalement égalitaire, qui est une alternative à la vision utilitariste où ce qui compte est le bonheur moyen de la population.


La raison pour laquelle je résume ici les principes de la société juste est que Rawls croit qu'une philosophie morale correcte ne peut exister « par elle-même », sans faire référence à la notion de justice.


Une méthode universelle pour découvrir les règles morales

Pour découvrir les règles morales à suivre, Rawls propose l'expérience de pensée suivante. Imaginez que vous puissiez penser aux principes moraux avant de naître et de vivre votre vie, mais vous devrez ensuite vivre avec des gens qui suivent les règles morales que vous avez définies. Dans cette situation, quelles règles choisiriez-vous ? Rawls appelle cette situation imaginaire la position originelle. Le but de cette expérience de pensée est d’éviter de choisir des principes moraux pour nous avantager personnellement (un voleur ne peut pas choisir que « voler c’est bien » par exemple).


Si vous avez lu mon article précédent sur la société juste, vous avez probablement remarqué que c'est exactement la même expérience de pensée que Rawls a utilisée pour justifier les principes d’une société juste. La seule différence est que cette fois les personnes imaginaires dans la position originelle ont une tâche différente : elles doivent imaginer des règles morales qu'elles accepteraient de suivre.


Selon Rawls, les règles morales que les gens choisiraient dans cette situation imaginaire sont les principes corrects à suivre dans votre vie réelle. Si vous voulez savoir si une action est moralement permise, vous pouvez vous demander : « Les personnes dans la position originelle voudraient-elles que cette action soit autorisée ? »


« L'idée intuitive est la suivante : le concept de ce qui est juste est identique, ou mieux, peut être remplacé par le concept de ce qui est en accord avec les principes qui, dans la position originelle, seraient reconnus comme s'appliquant à des choses de cette sorte. » John Rawls dans Théorie de la justice (§18)

Si vous connaissez déjà un peu la philosophie morale, cela vous rappelle peut-être l'impératif catégorique de Kant : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle ». C'est en effet une idée similaire, et la position originelle de Rawls peut être vue comme une version améliorée de l'éthique kantienne car elle est, je pense, beaucoup plus facile à imaginer.


Le devoir de se respecter les lois justes

Rawls explique qu'un devoir très important est celui de respecter les lois justes. Si vous vivez dans une société parfaitement juste, c'est-à-dire une société où chaque loi est juste, vous avez l'obligation morale de vous conformer à toutes les lois. Il est assez clair pourquoi les gens dans la position originelle accepteraient ce principe : nous supposons qu'ils ont déjà décidé quels sont les principes d'une société juste, donc ils veulent que les gens suivent ces principes, sinon ces principes ne seraient que purement théoriques et donc inutiles.


Il est important de noter que ce devoir implique déjà de nombreux devoirs classiques. Par exemple, suivre les lois justes d'une société juste implique qu'on ne peut pas commettre de meurtre, voler, blesser des innocents ou asservir des gens.


Vous pourriez penser que c'est de la « triche », parce que nous évitons simplement de justifier que, par exemple, le meurtre est mal, en disant simplement qu'une société juste interdirait le meurtre. Mais cela illustre en fait une partie importante de la philosophie morale de Rawls : ce qui compte le plus, c'est de définir des principes justes pour la société, et ensuite tout le monde sait quelles sont ces règles et doit les suivre. Une grande valeur vient du fait que les principes de justice sont connus du public, de sorte que les gens peuvent généralement compter les uns sur les autres pour les suivre. Dans l'exemple du meurtre, cela signifie qu’une grand bénéfice de l’interdire vient du fait que vous pouvez vivre votre vie sans craindre d'être assassiné.


D'un autre côté, les gens dans la position originelle admettraient que s'ils étaient nés dans une société injuste, ils ne seraient pas tenus de suivre des lois injustes. Au contraire, ce serait une bonne chose de lutter contre ces lois injustes et d'essayer d’arriver à une situation plus proche de la justice.


La désobéissance civile

Mais dans le monde réel, beaucoup de gens vivent dans des sociétés « presque justes ». L'exemple typique que vous pourriez imaginer sont les démocraties existantes. Elles garantissent généralement un niveau élevé de droits fondamentaux (protection de la vie, liberté de mouvement, liberté d'expression, de religion, etc.) et leurs principes fondamentaux (tels qu'énoncés dans leurs constitutions par exemple) sont justes. Mais il peut y avoir des restrictions injustifiées à la liberté qui sont parfois édictées par la loi (comme lorsque l'homosexualité était considérée comme un crime) ou il peut y avoir une application inégale de ces droits dans la population (comme le racisme institutionnalisé).


Rawls a publié Théorie de la justice en 1971, je pense donc qu'il avait probablement à l'esprit l'exemple évident du mouvement des droits civiques qui s'est battu pour l'égalité des droits des noirs aux États-Unis quelques années plus tôt. La discrimination dont les noirs ont été victimes était particulièrement injuste car il est évident que les personnes dans la position originelle ne définiraient jamais de telles lois racistes (car n'importe lequel d'entre eux peut naître noir et serait alors victime des discriminations).


Selon Rawls, il peut être légitime de violer certaines lois, tant que vous vous abstenez de toute violence et que votre objectif est de sensibiliser la majorité à une forte injustice. Le but ici est de faire appel au sens de la justice de la majorité pour la convaincre que les lois doivent être modifiées. Cela devrait cependant être limité aux cas de flagrante injustice, car une violation fréquente de la loi pourrait la discréditer et donc réduire la volonté des citoyens de la respecter. Notez qu'ici les lois violées ne sont pas nécessairement des lois injustes. Par exemple, un sit-in est une violation des droits de propriété, mais les lois contre lesquelles les gens manifestent n’ont habituellement rien à voir avec ce droit.


L’objection de conscience

Un autre cas où il est légitime de violer la loi est celui où cette loi elle-même produit une injustice flagrante. Par exemple, c'est le cas de quelqu'un qui reçoit l'ordre de faire quelque chose qui est manifestement injuste. Dans ce cas, les personnes dans la position originelle reconnaîtraient qu'il n'est pas nécessaire d’obéir aux ordres et qu’on aurait même l’obligation morale de désobéir si cela pouvait être fait avec un risque faible. Un exemple concret auquel vous pouvez penser est l'industriel allemand Oskar Schindler qui a soudoyé des officiers allemands pendant la Seconde Guerre mondiale pour sauver 1 200 juifs de l'extermination.


Le devoir d'entraide

Supposons qu’un inconnu soit en train de se noyer dans une rivière. Avez-vous le devoir de sauter dans la rivière pour le sauver ? Pour simplifier, disons qu'il y a deux issues possibles : soit vous sauvez cette personne et survivez, soit vous mourrez tous les deux (parce que le courant est trop fort pour nager par exemple).


On peut alors avoir trois cas :

  1. Si vous êtes plus susceptible de mourir que de sauver l'autre personne, presque tout le monde conviendrait que c'est une idée stupide, car cette action est susceptible d'entraîner plus de morts (deux victimes au lieu d’une).

  2. Mais que se passe-t-il si vous êtes plus susceptible de sauver l’inconnu et de survivre tous les deux ? Disons que vous avez 25% de chances de mourir et 75% de survivre. La plupart des gens trouveraient alors que le saut dans la rivière est héroïque dans ce cas, mais cela semble exagéré de dire qu’il est moralement obligatoire de sauter dans la rivière.

  3. Imaginons une troisième situation dans laquelle il n'y a aucun risque pour votre propre vie. Vous risquez juste d’être mouillé et d’avoir froid et vous avez des chances de sauver l’inconnu. Dans ce cas, beaucoup de gens penseraient que vous êtes moralement tenu de sauter dans la rivière pour essayer de sauver l’inconnu.


Rawls nous demande de réfléchir au principe que vous choisiriez dans la position originelle. Vous ne savez pas encore si vous vous trouverez un jour dans la situation de la personne dans la rivière ou au bord de la rivière. Si vous choisissez la solution radicale de dire que vous devez sauter dans la rivière dans les deux cas n°2 et 3, vous vivrez votre vie dans la crainte qu’on vous demande de vous sacrifier si vous rencontrez quelqu'un en danger. Cela vous paraît probablement inacceptable. Considérons l'autre extrême, à savoir que vous n'avez jamais à faire de sacrifice pour quelqu'un d'autre. Dans ce cas, vous n'avez même pas l’obligation de sauter dans le cas n°3. C'est aussi un mauvais choix, car vous pourriez un jour avoir besoin d'aide et vous voudriez que quelqu'un vous sauve.


Par conséquent, Rawls soutient que le principe de l'entraide serait un devoir moral d'aider les autres si le bien généré (ou la souffrance évitée) est vraiment élevé et que le coût pour vous est beaucoup plus faible. Dans l'exemple ci-dessus, il y a un devoir de sauter dans la rivière dans le cas n°3 mais pas dans le cas n°2. Dans le cas n°2, sauter dans la rivière pour sauver l’inconnu est une bonne action, même une action héroïque, mais ce n'est pas une action moralement obligatoire. C'est ce que les philosophes appellent une action surérogatoire.


Bien que cette solution puisse sembler peu satisfaisante (car elle ne dit pas exactement où fixer la limite), cela donne une bien meilleure solution à ce type de problème que l'utilitarisme (une philosophie morale concurrente) qui oblige à sauter dans la rivière même dans le cas n°2 (ce problème s'appelle l’objection de l'exigence). La théorie de Rawls donne une solution beaucoup plus proche de la philosophie d'Ayn Rand présentée dans La Vertu d'égoïsme, dont un point central est que les gens ne sont jamais obligés de sacrifier leur vie pour les autres. Elle défend une position encore plus radicale dans le sens inverse, considérant qu'il est même immoral de sauter dans la rivière dans le cas n°2, car vous devriez avant tout valoriser votre propre vie.


Comment les actions surérogatoires s'inscrivent dans la théorie de Rawls et quelques exemples d'actions.

L'obligation de tenir ses promesses

Une autre obligation morale mentionnée par Rawls est celle de tenir ses promesses. Maintenant, je pense que vous avez compris la logique, nous devons comprendre si les gens dans la position originelle voudraient que chacun tienne ses promesses.


Mais à quoi servent les promesses ? Prenons l'exemple de la commande d'un produit (physique) en ligne. En théorie, il y a un problème : si vous payez avant de recevoir le produit, le vendeur pourrait prendre l'argent et ne rien livrer. En revanche, si vous payez après, vous pourriez conserver le produit et ne jamais payer. Les promesses résolvent ce problème : vous payez d'abord mais le vendeur vous promet de livrer le produit en échange, puis vous recevez le produit et la promesse est respectée.


Généralisons cet exemple : lorsqu'une première personne A promet quelque chose à une autre personne B, c'est généralement parce que A peut obtenir quelque chose en échange de B immédiatement, mais B ne l'accepte que parce qu'il s'attend à ce que A tienne sa promesse après.


S'il n'y avait aucune obligation morale ou légale de tenir les promesses, beaucoup de situations de coopération ne se produiraient pas, car tout le monde aurait peur d'être dupé par l'autre partie. Dans notre cas général avec A et B, vivre dans une société où il est reconnu que les promesses doivent être honorées est évidemment utile à B, car il peut avoir une grande confiance en A qui livre la contrepartie promise. Mais elle est également utile pour A, car elle lui permet d'effectuer une transaction avec B qu’il refuserait sinon. En fait, les promesses peuvent être considérées comme la solution de la société au dilemme du prisonnier.


Et c’est tout ?

Rawls reconnaît lui-même qu'il n'a pas décrit toutes les règles morales qui peuvent être dérivées de l'expérience de pensée de la position originelle. Mais je pense que l'idée la plus importante est cette méthode elle-même car elle nous permet de réfléchir facilement aux règles morales légitimes. Nous pourrions certainement défendre d’autres obligations morales, qui pourraient être déduites en utilisant cette méthode, auxquelles Rawls n'a pas pensé, mais je pense que l'obligation de se conformer à des lois justes implique déjà beaucoup d'obligations morales (et d'interdictions) communément acceptées.


Une objection que vous pourriez avoir est que votre religion ou votre philosophie interdit et exige d'autres choses qui ne peuvent pas être expliquées par la théorie de Rawls, et que vous considérez pourtant que vous êtes moralement obligé de respecter ces obligations morales. Ce n'est pas un problème pour la théorie de Rawls, dont le but est d'essayer de trouver un ensemble minimal de principes moraux sur lesquels tout le monde pourrait s'accorder pour vivre ensemble en société, quelle que soit sa religion ou sa philosophie. Tant que les religieux ne brûlent pas les hérétiques et que les utilitaristes ne poussent pas les gens devant les tramways, ils peuvent vivre ensemble en paix en suivant les principes communs proposés par Rawls. Ils sont alors libres de se fixer des obligations et des interdictions morales supplémentaires, pour autant qu'ils respectent ces principes communs, le plus important étant le respect des droits fondamentaux d'autrui (premier principe de la société juste).


Une dernière chose, vous avez peut-être remarqué qu'il est impossible d'appliquer cette théorie telle quelle aux animaux. Étant donné qu’elle nous demande d'imaginer si nous voudrions vivre dans une société où tout le monde suivrait ces règles, il y a un problème évident car les animaux ne peuvent pas suivre les règles morales. Cela signifie que la question spécifique des droits des animaux nécessite au moins une adaptation de la théorie, ou même une théorie complètement différente. Comment inclure les animaux est une question difficile pour toutes les théories de philosophie morale et c’est une question dont je parlerai peut-être dans un prochain article.

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