• Raphaël Champeimont

Qu'est-ce qu'une société juste ?

Updated: Jul 2, 2021

Dans cet article, je vais vous présenter la théorie de John Rawls, qui propose une expérience de pensée pour déterminer ce qu’est une société juste et cherche à proposer un compromis idéal entre libéralisme et socialisme. Ces idées sont souvent appelées social-libéralisme en français et simplement liberalism chez les américains.


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Voir aussi : ma vidéo YouTube sur ce même sujet.


Ce que je vais vous présenter ici est une partie des idées présentées par Rawls dans son célèbre ouvrage, la Théorie de la Justice. Sa théorie permet de traiter de sujets extrêmement variés, comme les libertés fondamentales, les inégalités sociales, la démocratie ou même la morale, mais j’ai choisi ici de me concentrer sur le sujet qui m’a le plus intéressé dans sa théorie, car c’est certainement le plus révolutionnaire : la question des inégalités sociales.



Le voile d’ignorance

Pour déterminer les principes d’une société juste, Rawls propose l’expérience de pensée suivante. Imaginez que vous puissiez réfléchir aux principes d’une société avant de naître et de vivre votre vie. Vous ne savez pas encore si vous allez naître dans une famille riche ou pauvre, de quelle ethnie vous allez faire partie, quelles aptitudes intellectuelles et physiques vous allez avoir, dans quelle religion vous allez être éduqué, quelles vont être vos valeurs morales et quel but vous allez vous fixer dans la vie. Cette ignorance de votre future vie est ce que Rawls appelle le “voile d’ignorance” car votre identité future vous est cachée comme par un voile.


Prenons l’exemple d’une société où les lois sont racistes. Une telle société n’est pas juste si on applique ce raisonnement, car les individus derrière le voile d’ignorance ne choisiraient jamais des principes racistes étant donné qu’ils pourraient ensuite naître et vivre leur vie en faisant partie du groupe victime du racisme. Derrière le voile d’ignorance, on a donc intérêt à choisir des principes qui ne défavoriseront pas un groupe d’individus.


Personnellement, je trouve ce raisonnement très convaincant. Pour que des lois soient moralement défendables, il faut qu’on puisse les défendre aussi en imaginant qu’on soit né dans un milieu social et dans des conditions différentes. Si ce n’est pas le cas, on est juste en train de défendre des privilèges. Bien sûr, on peut admettre que le voile d’ignorance soit une bonne manière de définir des lois justes, mais contester les conséquences que Rawls en tire et que nous allons voir maintenant.


Les principes de la justice

Demandons-nous maintenant quels principes les individus derrière le voile d’ignorance choisiraient pour fonder la société. D’après Rawls, ils choisiraient les deux grands principes suivants :

  1. Chaque personne a un droit égal au système de libertés de base le plus étendu possible qui soit compatible avec les mêmes libertés pour les autres.

  2. Les inégalités sociales et économiques doivent être arrangées de telle sorte que :

  3. leur existence apporte des bénéfices à tous,

  4. elles soient attachées à des positions sociales ouvertes à tous.


Le premier principe correspond aux libertés fondamentales comme la protection de la vie, la liberté de pensée, de religion, d’expression, le droit à un procès équitable, la propriété privée des biens. Les seules limites qui peuvent être fixées à ces libertés sont celles qui sont nécessaires pour garantir les mêmes libertés aux autres individus. On retrouve ici l’idée classique de “La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres”.


Mais intéressons-nous surtout au second principe, qui est sans doute l’idée la plus révolutionnaire de Rawls. Rawls propose ici une alternative aux théories communistes/égalitaristes et à la pensée libérale classique.


En effet, pour les libéraux classiques et les libertariens, les inégalités sont justes à partir du moment où les richesses ont été gagnées honnêtement, par des échanges volontaires et sans bénéficier de privilèges légaux ni violer la propriété d’autrui.


Pour les socialistes à l’inverse, le libéralisme est injuste car il conduit à des inégalités qui ne sont pas justifiées par un travail plus important ou un mérite plus important. Les inégalités plus grandes qui sont causées par l’équilibre entre l’offre et la demande doivent être éradiquées et les grilles de salaires doivent être fixées de manière collective. Pour les communistes, les entreprises doivent être gérées par la collectivité directement, ce qui simplifie la réalisation de cet idéal.


Mais on pourrait rétorquer, à juste titre, que les régimes communistes n’ont pas eu un franc succès. Pire, alors que ces systèmes étaient censés réaliser le bonheur des classes populaires, celles-ci sont souvent plus pauvres dans les économies communistes que dans les économies capitalistes. Ses membres ont accès à moins de biens et de services que leurs homologues des sociétés capitalistes, quand bien même ils vivent dans une société plus égalitaire. C’est le fameux “nivellement par le bas” qui est reproché à de tels systèmes, phrase qu’on entend souvent dans le débat politique.


Des inégalités au bénéfice de tous

Rawls pense qu’à la fois les communistes et les libéraux se trompent. Les communistes sont trop dogmatiques en refusant par principe les inégalités, alors que les inégalités peuvent être une motivation pour entreprendre et ainsi améliorer le bien-être de tous, y compris des plus pauvres, grâce aux progrès permis par les entrepreneurs. Mais les libéraux classiques aussi sont dans l’erreur, car ils laissent les inégalités se développer à un point bien au-delà de ce qui est nécessaire pour en retirer ces bénéfices.


Comment trouver le compromis idéal ? Rawls propose le “principe de différence” pour répondre à cette question. Le terme à l’air compliqué mais l’idée est très simple : le meilleur système est celui qui maximise les richesses à long terme de ceux qui sont les plus défavorisés.


Le principe de différence de Rawls appliqué à un exemple simple avec deux catégories.

Quelles conséquences politiques ?

Une question qui agite souvent le débat public est celle de la redistribution des richesses et plus généralement du niveau d’inégalités acceptable. Selon la gauche, il faut des impôts progressifs pour favoriser la redistribution. À l’inverse, la droite insiste sur le fait qu’une trop grande redistribution dissuade les entrepreneurs de créer des entreprises, ou les fait fuir hors du pays, et engendre au final moins de richesses pour tout le monde.


Si on applique le principe de Rawls à cette question, il faudrait favoriser plus de redistribution des richesses si le bénéfice pour les plus défavorisés est supérieur à la perte engendrée par un esprit d’entreprenariat et une activité économique plus faible engendrés par ces politiques. L’objectif est en quelque sorte de définir un minimum social le plus élevé possible sans que cela soit au final contre-productif pour les personnes qu’on cherche à aider.

« Mais une fois qu’un minimum approprié est fourni par les transferts, il peut être parfaitement juste que le reste du revenu total soit déterminé par le système des prix [= le marché libre], en supposant qu’il soit modérément efficace et libre de restrictions monopolistiques, et que les externalités déraisonnables aient été éliminées. » John Rawls dans A Theory of Justice

Notez bien que cela diffère de l’argument selon lequel il faudrait avoir un maximum de croissance économique pour avoir “le plus gros gâteau possible à se partager”. Pour Rawls, ce n’est pas la taille totale du gâteau qui compte, mais la taille de la plus petite part. Dans cette analogie du gâteau, l'excès d’égalitarisme correspond au cas où on se retrouve avec un gâteau tellement plus petit que même la part la plus petite se trouve réduite.


En plus de choisir un niveau de redistribution pertinent, il faut favoriser les politiques qui dégradent le moins possible le fonctionnement de l’économie pour limiter ses effets contre-productifs. Par exemple, un salaire minimum plus élevé est souvent présenté comme une mesure en faveur des plus défavorisés, mais en réalité, s’il est trop élevé, il peut au contraire leur nuire en rendant plus rares leurs opportunités d’emploi.


Pourquoi cette règle serait-elle la bonne ?

On pourrait s’interroger sur la légitimité de ce principe. Pourquoi le bon principe ne serait-il pas plutôt d’avoir le plus de richesses au total, c’est-à-dire de maximiser la croissance économique ? Ainsi, en tirant une vie au hasard dans l’expérience de pensée du voile d’ignorance, on maximiserait ses chances de gain de richesses.


Pour comprendre, revenons au voile d’ignorance. Si vous ne savez pas quelle vie vous allez tirer au sort, vous avez intérêt à vous assurer contre le cas le pire. Vous ne recherchez pas le plus gros gâteau possible pour tout le monde car vous vous doutez que si vous naissez dans une situation défavorisée, cela ne vous consolera probablement pas de savoir qu’en moyenne les gens sont plus riches grâce à votre sacrifice (mais pas vous, pas de chance !). C’est cette volonté de s’assurer contre le pire qui justifie pour Rawls de vouloir chercher à donner la meilleure vie possible aux plus défavorisés.


Mon avis et conclusion

J’ai résumé ici les idées de Rawls sur les inégalités présentées dans la Théorie de la Justice, mais si ces idées vous intéressent, je vous encourage à lire le livre complet car il y a bien des nuances dont je n’ai pas pu parler ici et d’autres sujets passionnants qui y sont abordés. Mais si vous avez peu de temps, car le livre est assez long, vous pouvez regarder cette vidéo par Philoxime qui résume très bien les idées de Rawls, ainsi que cette deuxième vidéo dans laquelle il réfléchit aux conséquences de sa théorie sur la société actuelle.


À l’heure où j’écris ces lignes, je trouve ces idées assez convaincantes. Comme j’ai pu l’expliquer dans mon article “Pourquoi le capitalisme reste le meilleur système”, je suis convaincu qu’une économie de marché reste le meilleur système économique, y compris dans l’intérêt des plus défavorisés. Mais je pense aussi qu’il est nécessaire, ne serait-ce que pour la stabilité politique, que le niveau d’inégalités puisse être à niveau justifiable comme étant au bénéfice de tous.


Et vous qu’en pensez-vous ? Rawls propose-t-il un critère pertinent ou exige-t-il une égalité trop radicale ? Les sociétés occidentales sont-elles satisfaisantes du point de vue de son critère ?


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