• Raphaël Champeimont

Sociaux-libéraux et libertariens

Updated: Feb 23, 2021

Plusieurs mouvements politiques se sont donné pour objectif de promouvoir la liberté. Les libéraux classiques, les libertariens et les libéraux de gauche prétendent tous être les chevaliers de la liberté. Mais ils ont une idée assez différente de ce qu’elle est, et donc une réponse différente à la question de savoir quels pays sont aujourd'hui les plus libres. Essayons de comprendre pourquoi.


English version


Trois types de liberté

Toute division en catégories est en partie arbitraire. Mais mon but ici est d'expliquer quelles libertés sont prônées par quels courants politiques, je les ai donc divisées d'une manière largement utilisée qui permet de comparer facilement ces courants.


Les libertés civiles

Commençons par les libertés civiles. Ce sont les libertés reconnues comme importantes par tous les courants politiques qui disent promouvoir la liberté. Dans cette catégorie, vous pouvez trouver le droit à la vie, la liberté de penser, d'expression, de religion, la liberté de la presse, le droit à un procès équitable et la propriété privée des biens.


Cette catégorie est également appelée « libertés fondamentales » ou « libertés personnelles ». Ce sont les libertés énoncées au début de la Déclaration universelle des droits de l'homme et les « droits inaliénables » de la Déclaration d'indépendance des États-Unis.


Les libertés économiques

C'est fondamentalement le droit à la propriété mais appliqué aux entreprises, ou « moyens de production » comme diraient les marxistes. C'est la liberté de créer et de posséder une entreprise, d'échanger librement des biens et des services avec les autres et de conserver le produit de ses échanges. Pour dire les choses simplement, c'est le marché libre.


La démocratie

Le dernier type de liberté que nous pouvons définir est le droit égal de participer au processus décisionnel d'un pays. C'est simplement ce que nous appelons la démocratie. Cette définition inclut toutes les formes de démocratie, directes ou indirectes, mais aussi d'autres formes inhabituelles de démocratie comme les assignations aléatoires dans la démocratie athénienne (comme avec un jury aujourd'hui).


Il y a un certain chevauchement entre la démocratie et les libertés civiles, car une démocratie ne peut exister que si la liberté d'expression est garantie par exemple. Ainsi la démocratie requiert certaines libertés civiles, mais les deux restent des notions différentes, car on pourrait en théorie imaginer un dictateur bienveillant qui respecterait les libertés civiles de ses sujets tout en conservant le pouvoir.


Les courants politiques prônant la liberté

Le libertarianisme


Commençons par le libertarianisme (aussi appelé libertarisme) car même si ce n’est pas l’idéologie la plus connue, c’est la plus simple à expliquer. Pour les libertariens, il n'y a aucune raison de préférer les libertés civiles aux libertés économiques. Selon leur philosophie, les droits fondamentaux sont la vie, la liberté et la propriété. La définition de la propriété comprend ici à la fois la propriété des biens personnels (votre maison, votre voiture, etc.) et des moyens de production (entreprises, usines), qui ne sont pas considérés comme des choses distinctes pour les libertariens. La liberté est le droit de faire ce que vous voulez de votre vie et de vos biens, à condition de respecter les droits des autres.


C'est une philosophie très simple et claire. Un point important est la définition de la propriété légitime. Il y a un consensus parmi les libertariens pour dire que les échanges volontaires de propriété légitime conduisent à une nouvelle situation de droits de propriété légitimes. Par exemple, je possède ma voiture légitimement parce que je l'ai achetée avec de l'argent que j'ai gagné par un échange libre. Une question plus difficile est de savoir comment la propriété légitime apparaît au départ, mais cela n'a en pratique qu'une importance limitée dans les pays développés car à peu près tout appartient déjà à quelqu'un. Par conséquent, les libertariens préconisent très peu d'intervention du gouvernement dans l'économie, qu'ils considèrent comme une violation de la propriété privée légitime.


Les libertariens accusent les conservateurs de négliger les libertés civiles (comme en matière de sexualité par exemple) et la gauche de négliger les libertés économiques (en limitant la liberté des affaires ou en redistribuant les richesses). Les libertariens définissent souvent les deux mêmes catégories que j'ai définies ci-dessus, mais précisément pour insister sur le fait qu'elles sont toutes deux importantes et qu’ainsi cela les distingue à la fois de la gauche et de la droite. C'est ce qui est représenté dans le diagramme de Nolan (voir ci-dessous). Les questionnaires basés sur ces deux catégories sont souvent utilisés pour expliquer les idées libertariennes, par exemple vous pouvez tester cette version interactive que j’ai implémentée à partir de cet article. Il y a aussi des tas de tests de ce type en anglais comme celui-ci qui est très bien.

Le diagramme de Nolan

La démocratie est souvent considérée comme moins fondamentale par les libertariens. Au mieux, elle est considérée comme la solution la plus efficace pour promouvoir les libertés civiles et économiques, mais elle doit être limitée contre les abus par la constitution par exemple. Au pire, elle est considérée comme néfaste pour la liberté à long terme, car les majorités risquent de voter des lois qui privent les minorités de leurs droits légitimes, par exemple pour redistribuer les richesses légitimement acquises d’une minorité riche à une majorité pauvre (c'est pourquoi les libertariens disent souvent que « l’impôt c’est le vol »).


Le manque de confiance dans la démocratie est le point de vue des anarcho-capitalistes qui considèrent que l'anarchie est préférable. Il ne s’agit pas de l'anarchie dans le sens naïf qui serait qu’il n'y a pas de règles appliquées, mais plutôt dans le sens où toute autorité est délibérément consentie. Dans cet idéal, les fonctions habituellement attribuées à l'État sont exercées par des associations privées auxquelles les individus adhèrent volontairement.


Le libéralisme classique

En Français, le mot « libéralisme » est souvent utilisé comme signifiant uniquement « libéralisme économique », par exemple dans les expressions « néolibéralisme » ou « ultralibéralisme » (ce dernier terme est utilisé péjorativement et ne désigne pas un courant politique précis). Mais historiquement, « libéralisme » désignait un courant de pensée trouvant son origine chez les Lumières, qui défendait à la fois les libertés économiques et les libertés civiles. On appelle rétrospectivement ces idées le « libéralisme classique ».


Le libéralisme classique peut être considéré comme une sorte de libertarianisme modéré, ou en fait, il serait plus exact historiquement de dire que le libertarianisme est une version moderne radicalisée du libéralisme classique. Quoi qu'il en soit, les libéraux classiques prônent le même genre d'idées que le libertarianisme, mais à un degré plus modéré. Par exemple, ils acceptent souvent un rôle plus large de l'État, avec au moins des fonctions régaliennes (police, justice, défense), mais aussi d'autres fonctions considérées nécessaires comme l'éducation, la correction des externalités économiques et parfois un filet de sécurité de base.


Le social-libéralisme

Les sociaux-libéraux ou « libéraux de gauche », appelés simplement « liberals » aux États-Unis, défendent une variante du libéralisme qui tente de répondre aux critiques faites par les socialistes en proposant une variante du libéralisme qui répond mieux aux problématiques sociales. Comme les libéraux classiques et les libertariens, ils considèrent les libertés civiles comme étant de première importance. Leur principale différence est qu'ils considèrent les libertés économiques comme moins fondamentales et acceptent de les limiter pour des raisons sociales.


Parlons de la théorie de John Rawls, qui est probablement la théorie la plus populaire du social-libéralisme. Dans sa théorie, les libertés civiles sont le « premier principe de justice », c'est-à-dire l'objectif le plus important d'une société juste. Les libertés civiles ne peuvent être limitées que pour préserver les libertés civiles elles-mêmes.


Le deuxième principe de la théorie de Rawls est le principe de différence, qui déclare que l'objectif est de promouvoir le bien-être le plus élevé pour les membres les plus défavorisés de la société. C'est une manière profondément égalitaire de voir les choses, puisqu'elle met l'accent sur l'amélioration des conditions de vie des plus démunis en priorité. Cela signifie que cette théorie ne reconnaît pas un droit absolu à posséder des moyens de production, de sorte que les libertés économiques ne sont pas considérées comme des droits fondamentaux dans cette théorie. C'est la principale différence avec le libertarianisme. Si vous êtes curieux, vous pouvez en savoir plus sur la théorie de Rawls dans mon article à ce sujet.


Néanmoins, dans la pratique, les sociaux-libéraux qui suivent la théorie de Rawls prônent quand même une économie de marché, car ils y voient le meilleur moyen de promouvoir le bien-être des plus défavorisés. Mais ils défendent généralement certaines politiques de redistribution des richesses et d'État-providence (comme l’assurance maladie universelle, l'éducation gratuite) pour atténuer les inégalités générées par le marché libre. Ils prônent aussi souvent une intervention gouvernementale pour résoudre les problèmes macroéconomiques (comme le keynésianisme, voir mon article à ce sujet) ou pour corriger les défaillances du marché (comme les monopoles, les externalités négatives ou la production trop faible de biens publics).


Et la démocratie alors ? Les sociaux-libéraux considèrent généralement que la démocratie est le meilleur type de régime politique. Regardons à nouveau la théorie de Rawls et de ce qu'elle dit sur la démocratie.


Dans cette théorie, pour savoir ce qu'est une société juste, il faut imaginer ce que des gens derrière un « voile d'ignorance » choisiraient. C’est une expérience de pensée dans laquelle il faut choisir les règles de la société avant de naître (donc on ne connait pas son futur environnement social, ses capacités, son ethnie, son sexe, etc.). Dans cette situation, les individus accepteraient soit une démocratie, soit au pire une stratégie pour atteindre la démocratie si les conditions actuelles ne le permettent pas (par exemple si la population n'est pas suffisamment éduquée). Ils n'accepteraient pas une dictature car ils craindraient que les personnes au pouvoir ne favorisent leurs propres intérêts au détriment d'autres groupes de personnes, soit en laissant des inégalités injustes se développer, soit en restreignant les libertés civiles de certains. Par conséquent, la démocratie serait choisie derrière le voile de l'ignorance. Selon Rawls, cela prouve que la démocratie est le seul système politique juste.


La question est alors de savoir comment mettre en œuvre au mieux une démocratie, en gardant à l'esprit que le critère de réussite est sa tendance à conduire à une société juste, c'est-à-dire à atteindre un niveau élevé de libertés civiles et une richesse répartie de manière modérément égalitaire (voir mon article sur la théorie de Rawls pour en savoir plus sur ce point). La démocratie étant un moyen d’atteindre la fin qu’est une société juste, il peut y avoir des garanties qui limitent le pouvoir de la majorité si elles sont justifiées par l’objectif supérieur de protection des libertés civiles, par exemple pour protéger une minorité d’une majorité hostile. Des exemples de mécanismes qui existent dans la pratique sont un système judiciaire indépendant et des droits garantis directement par la constitution.


Les libéraux ne pensent pas nécessairement que nos démocraties sont parfaites ou même non améliorables, mais quelles que soient les améliorations qui pourraient être apportées, le système politique amélioré serait toujours une forme de démocratie.


Mesurer la liberté

Passons maintenant à la question de savoir quels pays du monde sont les plus libres. Différentes organisations ont élaboré des classements de liberté par pays, basés sur une liste différente de critères en fonction de leurs opinions politiques.


Mesurer la liberté économique

L'indice de liberté économique développé par la Heritage Foundation consiste, vous l'aurez deviné, à mesurer le niveau de liberté économique dans un pays. Ce classement n'essaie pas de mesurer le niveau de libertés civiles ou de démocratie. Il favorise une vision de la liberté économique alignée sur les idées libertariennes et conservatrices, c'est-à-dire qui s'oppose généralement à une intervention gouvernementale importante dans l'économie. Ceci explique pourquoi un de ses critères est le niveau de dépenses publiques, qui donne un score final plus faible si le gouvernement dépense beaucoup.

Selon cet indice, les 5 pays les plus libres du monde sont Singapour, Hong Kong, la Nouvelle-Zélande, l'Australie et la Suisse. En général, l'Europe est considérée comme moins libre que l'Amérique du Nord car les gouvernements européens dépensent beaucoup et reçoivent donc un moins bon score dans ce classement. Cela explique également pourquoi de nombreux pays européens sont colorés de la même manière que la Russie sur la carte ci-dessus.


D'autres indices de liberté économique existent, comme l’Economic Freedom of the World du Fraser Institute, qui donne des résultats assez similaires à ceux que j'ai présentés.


Mesurer les libertés civiles et la démocratie

Un indice très intéressant est l’indice de démocratie créé par l’Economist Intelligence Unit (les mêmes personnes qui publient le journal The Economist). Il s'agit principalement de mesurer le degré de démocratie d’un pays, mais l'un des critères est le niveau des libertés civiles, ce qui en fait à la fois une mesure de démocratie et des libertés civiles. La justification de cette inclusion est que les libertés civiles sont nécessaires à la démocratie (ce qui est un fait consensuel), et dans l'autre sens, la démocratie est le meilleur moyen de promouvoir les libertés civiles (un point sur lequel les libertariens pourraient être en désaccord, mais auquel les sociaux-libéraux adhèrent).

La dernière édition, qui prend en compte 2020, vient de paraître. En raison des restrictions COVID, de nombreux pays développés ont perdu quelques points mais ces changements sont minimes. Les 5 pays les plus libres sont la Norvège, l'Islande, la Suède, la Nouvelle-Zélande et le Canada.


Quelques exemples de grands changements au cours des dernières années sont : une dégradation progressive de la démocratie aux États-Unis, une amélioration massive en Tunisie au cours de la dernière décennie (suite à une révolution démocratique), une forte amélioration récente à Taiwan (qui a pour la première fois le statut de démocratie complète). Au contraire, la démocratie a perdu du terrain au Mali qui est devenu un régime autoritaire, et à Hong Kong, qui a perdu son statut démocratique pour devenir un régime hybride.


Selon ce classement, les régimes « pleinement démocratiques » sont majoritairement des pays occidentaux, comme une grande partie de l'Europe (12 pays), la Nouvelle-Zélande, l'Australie et le Canada mais aussi certains pays non occidentaux comme le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Maurice, Chili, Uruguay et Costa Rica. Vous pouvez consulter le classement complet ici.


D'autres indices de mesure des libertés civiles et de la démocratie existent, comme ceux créés par Freedom House. Ses résultats sont globalement cohérents avec ceux de l'Indice de démocratie.


Conclusion

Si vous êtes libertarien ou conservateur, vous pensez probablement que la carte réalisée par la Heritage Foundation colore en vert les pays que vous considérez comme les plus libres, même si elle ne mesure pas tout ce que vous valorisez (elle ne mesure pas la liberté d'expression par exemple). D'autre part, si vous êtes plutôt social-libéral, vous pensez probablement que la carte de la démocratie colore en vert les pays que vous reconnaissez comme les plus libres, même si elle ne mesure pas non plus tout ce que vous valorisez (vous pourriez vouloir mesurer les inégalités par exemple).


Comme vous pouvez le voir, des différences significatives découlent des différentes visions sur ce qu'est la liberté. J'espère avoir fait une présentation honnête à leur sujet afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion.

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